Papa Kadji

13 septembre au 10 octobre 2018

Ceci n’est pas une bière ; c’est une des réalisations d’un homme. « Il a fallu du temps… » est inscrit sur la bouteille, car tout ce qu’il a entrepris pour le Cameroun l’aura occupé sa vie durant. Autodidacte, analphabète, il a développé le commerce, l’immobilier, l’assurance, monté des partenariats, des coopératives (l’Union camerounaise de brasseries, UCB, d’où sort cette bière) et soutenu des tas d’associations, dont celles qu’il a créées pour les sportifs ou les femmes de Bana, son village natal.

Et c’est à Bana où nous sommes allés assister aux dernières célébrations des obsèques de Joseph Kadji Defosso, dit « Papa Kadji ».

Déjà, aller à Bana, c’est tout un périple : il faut un 4×4 pour les routes défoncées par endroits, et il faut un chauffeur pour savoir interpréter le code de la route ; un bip pour écarter les piétons et les moto-taxis devant soi ; deux bips pour prévenir la voiture ou le camion doublés ; un appel de phare pour dire à la voiture en face que, oui, je suis sur ta voie et je t’arrive en pleine face, mais si tu ralentis on en sortira tous vivants. Et les piétons sautent dans les fourrés, les motos se rangent, les voitures s’écartent. Magique.

La route est vivante : de chaque côté, les gens installent une table et vendent leur production de bananes, ananas, arachides, prunes, pastèque, pamplemousse, huile de palme ; et au milieu, souvent au péage, des gens courent avec des pains de mie, des noix, des rouleaux de manioc, des boissons fraîches. Chaque péage coûte 500 francs CFA, environ 1$, mais l’argent n’est pas destiné à l’entretien des routes.

C’est beau, Bana. Tout autour, ce sont d’immenses montagnes recouvertes de végétation, qui apparaissent au loin à travers des forêts de palmiers et de bananiers.

La dernière célébration pour Papa Kadji s’est déroulée dans son église, construite dans l’enceinte de sa propriété. Nous y étions à 9h ; elle devait commencer à 10 ; elle a démarré à 11h30. Les chœurs qui se donnaient à plein poumons depuis deux heures ont été coupés abruptement pour laisser passer les militaires avec le cercueil et leur fanfare. Une fois arrivés sur l’autel, ils se regardaient pour savoir quoi faire de leur casquette : sous le bras ? Sur la tête ? Avant de ressortir au pas. Puis les prêtres ont commencé la messe, avec une homélie sur le mauvais garçon qui n’a pas fait fructifier son argent et qu’il faut donc châtier. Tout le contraire de Papa Kadji, adepte de la tontine : tu mets ta part dans un pot commun et, lorsque vient ton tour, tu récoltes tout le pot, y compris les parts des autres, donc suffisamment pour investir.

À 13h30, l’office s’est interrompu pour laisser place aux témoignages. Une quinzaine de personnes proches de Papa Kadji devaient s’exprimer, dont le Roi de Bana, ainsi que le représentant du gouvernement. Elles ont donc été priées de ne pas dépasser 3 minutes chacune. La première en a pris 15.

La messe s’est donc terminée après 16h et tout le monde – écrasé par la faim et la chaleur – était alors invité à un immense buffet installé dans les jardins tout autour de la maison. Boissons de l’UCB incluses.

Nous avons passé les trois semaines suivantes à Douala, capitale économique du Cameroun. Il n’y a rien de spécial à faire à Douala, il faut donc se chercher des activités.

Chaque matin, les filles vont à l’école : Lily avec Thiane 

Et Zoé avec Sacha-Rose

L’école se termine à midi pour les petits ; 13h30 pour les plus grands. Et ils ont des devoirs : des lignes de O majuscule et minuscule pour les petits ; des conjugaisons et des comparaisons mathématiques pour les grands.

Les après-midis des enfants sont souvent occupés par la télé – merci Netflix – mais il y a heureusement aussi les piscines des hôtels auxquelles il est possible d’accéder, et qui nous appartiennent alors quasi-exclusivement.

Anne-Laure organise plein d’activités avec eux : gâteau à 6 mains ; peinture au coton-tige ; dessin en 3D avec un mélange colle+mousse à raser… On a investi aussi dans une rame de papier pour les coloriages intermittents 

Et même musée maritime avec reproduction d’une cabine de pilotage et film en 3D dans les précipices de la jungle

Anne-Laure et moi, le matin, prenons le temps de fignoler les morceaux manquants du reste de notre tour du monde, et nous faisons quelques courses chez Super U, notre destination de marche favorite dans cette ville qui n’appartient qu’aux véhicules motorisés

On a trouvé quelques galeries d’art, malheureusement assez vite bouclées,

fait le marché aux fleurs où sont composés d’immenses bouquets tropicaux – ils sont plutôt spécialisés dans la gerbe funéraire, mais ils nous ont concocté sans mal deux beaux bouquets pour décorer la maison – et juste derrière, le marché des artisans, avec une cinquantaine de boutiques de 4 m2 chacune, et des vendeurs assez agressifs tellement ils voient peu passer de visiteurs. Personnellement , ils me bouffent toute mon énergie.

Notre deuxième fin de semaine, nous avons tenté de trouver une aire de jeux : nous sommes allés près de la base navale, au village de Yupwei, où des attractions étaient installées pour les enfants, jouxtant un restaurant au bord de l’eau. Les jeux étaient en assez mauvais état, les couleurs passées et les pelouses remplies de flaques d’eau, mais c’était de loin ce que nous avions trouvé de mieux. Et les enfants s’en sont donné à cœur joie, entre trampoline, train (à pousser soi-même), 

Et pédalos à bras

Les petites motos électriques ont eu un certain succès

Notre troisième fin de semaine, nous avons organisé une escapade vers le sud et la mer, à Kribi, à 3 heures de Douala. Nous avons prévenu l’école de l’absence des filles le vendredi, histoire de partir tôt et profiter d’un WE de 3 jours, et j’ai réservé une voiture une semaine d’avance. AVIS n’était pas super motivé pour me la louer, clairement je dérangeais les employés en cet après-midi tranquille, alors j’ai contacté HERTZ. Le mercredi, j’ai enfin eu confirmation pour la voiture. Le jeudi, ils se désistaient. J’y suis quand même allé le vendredi avant 9h, et non, il n’y avait aucune voiture disponible. J’ai montré la confirmation du mercredi. Ah, oui, alors je pouvais avoir la Renault Duster qui allait arriver. À 9h45 on faisait les papiers. À 10h15 on inspectait le véhicule. Il fallait qu’un employé m’accompagne pour en faire le plein. Il manquait aussi le rétroviseur central. Ils m’ont demandé : « c’est important pour vous, le rétroviseur ? Ok… nous irons le recoller en chemin. » 

J’ai pris le volant, mais rapidement je suis arrivé face à un camion en travers de la route. « Passez-moi le volant ; il faut conduire à la camerounaise. » Le gars est passé sur le bord, à gauche de la voie de gauche, a remonté la bretelle à contresens, a pris le rond-point à l’envers en klaxonnant, et nous sommes arrivés au garage. « Il faut 2 heures pour recoller le rétroviseur, ça va vous retarder… » et hop, le rétro est jeté dans la boite à gants (on l’a collé plus tard au gros scotch avec Anne-Laure). À la station service, la voiture ne redémarre plus. Il rafistole les cosses de la batterie avec deux fils de cuivre. À 11h30, il me dépose au bas de notre appartement, prêt à me laisser les clefs. Batterie morte. Il pousse la voiture dans la pente et la redémarre par inertie. Nous sommes de retour chez Hertz. « Je change la batterie et je vous amène la voiture directement chez vous. » Trop aimable. À 12h30, alors que nous mangeons sans plus d’espoirs pour notre « WE de 3 jours », la voiture nous est finalement livrée, et nous partons en famille, prêts à klaxonner et à risquer notre vie sur les routes pour un peu d’escapade.

Une fois sortis de Douala, la route est très calme, bordée de verdure foisonnante et de palmiers géants plantés à l’équerre

mais nous arrivons tout juste avant le coucher de soleil, le temps de tâter l’eau de la piscine

et de trouver une crêperie bretonne, avec sarrasin et cidre bouché, plantée au bord de l’eau, les vagues s’écrasant sous le plancher.

Samedi, nous avons récupéré Cecile, une amie de la famille, qui nous a accompagnés à la plage au bout d’un chemin de terre improbable. Nous avons bu des noix de cocos bien sucrées et la mer était chaude.

À midi, nous sommes allés aux chutes de Kribi, l’attraction locale. Une dizaine d’hommes se sont battus pour qu’on se stationne chez eux. Le restaurant au bord de l’eau nous a demandé si on voulait manger tout de suite, là, maintenant ? Oui ! Les plats de poissons et langoustes grillés sont arrivés 1h30 plus tard, pendant qu’une pluie torrentielle se déversait sur nos parasols de paille. Puis le soleil est revenu et nous avons parcouru la courte passerelle qui nous séparait des chutes. Chouettes chutes, en passant, étalées sur toute une longueur de côte : la rivière se jette dans la mer directement par les chutes, ce qui semble être un phénomène rare.

Vanessa est arrivée avec ses enfants et un ami, Romaric, pour le souper, et nous nous sommes retrouvés le dimanche matin pour aller à la plage, au sud de Kribi, au Grand Batanga. L’espace de sable entre la mer et la route est divisé en petites parcelles, maintenues par des propriétaires différents

On s’est arrêté au pif chez Chec, un gars très sympathique, qui nous a laissé nous installer sur sa grande table où on a déversé nos affaires de plage et zou! Tout le monde à l’eau ! La mer était chaude ; c’était un vrai plaisir de s’y tremper ! Les enfants sautaient au-dessus des vagues ; impossible de les en déloger après ; ils y ont passé trois heures

À l’horizon, une plateforme offshore attirait un gros pétrolier, et des traces noires striaient le sable brun de la plage.

Chec nous a proposé de nous faire à diner. Romaric était pressé de rentrer à Douala, il a demandé combien de temps ça prendrait : « 45 minutes ! » « 45 vraies minutes ? » « Oui, vraies minutes, crois-moi. »

Les 3 propriétaires des bouts de plage avoisinants ont accouru pour aider Chec à lancer le feu, laver les assiettes et préparer la nourriture.

Ça a pris 1h30 évidemment.

Mais quel festin ! Les pieds dans le sable et la mer à nos côtés, nous avons dégusté un poisson grillé à la perfection (un poisson par personne), accompagné d’arbre à pain, des plantains, et lorsque nous n’avions déjà plus faim, Chec a apporté les crevettes : des sortes de langoustes cuites dans une sauce d’huile et d’épices rouges, dont nous nous sommes léché les doigts ! Tout était exquis ! Ce temps à la plage a vraiment été le meilleur moment de notre voyage à Kribi.

Au retour à Douala, la nuit est tombée. Après les embouteillages, Anne-Laure se farcit la sorte d’autoroute qui traverse la ville et qui n’est aucunement éclairée. Les piétons vêtus de costumes sombres en peuplent les bords, attendant de traverser, ou traversant parfois, en courant, n’importe quand. Des voitures arrivent en face, nous faisant douter du double sens sur lequel nous circulons, et nous forçant à nous écarter, au risque d’écraser les piétons, ou les moto-taxis sans lumières, évidemment. 10 km de pure épouvante.

Notre dernière fin de semaine est marquée le dimanche par les élections présidentielles – ou plutôt les réélections, puisque le président sortant de 85 ans, Paul Biya, est le seul vrai candidat. Depuis des décennies. 

Un décret oblige tous les commerces à fermer le samedi à 18h pour ne rouvrir que lundi ; des émeutes pouvaient être attendues. Donc tout le monde reste chez soi ce week-end.

Ce qui tombe bien puisque c’est l’anniversaire de Lily le samedi – 8 ans – et le mien le dimanche.

Lily nous avait bombardé de demandes et de recommandations pour s’assurer que sa fête se déroule selon ses désirs. À la Lily. Elle voulait notamment des bonbons et une chasse au trésor.

À 10h30, les enfants partent à la chasse aux œufs Kinder, avec des énigmes à résoudre et une carte à assembler. Au Cameroun, les Kinder ne sont pas des œufs en chocolat : ce sont des coquilles de plastique constituées d’une moitié contenant de la crème type Nutella, et de l’autre contenant le jouet. Après le dîner, Vanessa amène un magnifique gâteau Lady Bug ; vif succès chez les nouvellement 8 ans et moins.

Puis bonbons et télé tout l’après-midi. Le soir, pour son souper de fête, Lily choisit pâtes à la crème et fromage râpé ; autre succès populaire.

Le lendemain, pour mon anniversaire, alors que la ville est complètement éteinte, j’ai la chance d’avoir pratiquement toute la famille de Vanessa et de Thierry réunie : nous sommes 10 autour de la table, et les enfants installés sur une table basse à côté.

Chacun a cuisiné, et Mamie plus que nous tous : Ndolé, chèvre et plantain, poisson grillé, taboulé, riz cantonais, manioc torsadé, salade de légumes, salade de fruits, et… nouveau double gâteau apporté par Vanessa pour ma fête ; noix de cocos et fruits confits. Arrosé de Mum et Clairette !

Il nous reste 2 jours au Cameroun et quelques souvenirs amassés : des masques et des tissus, principalement Bamiléké, la tribu de Thierry et Vanessa à l’ouest, mais aussi Fang, la tribu du sud, coupée en deux par la frontière avec la Guinée. Il nous faut donc les expédier ; sempiternel problème de nos fins de séjour. La poste camerounaise est le moyen le plus réputé pour ne jamais revoir nos trésors ; DHL nous propose un prix exorbitant, mais prend tout en charge ; un transporteur qui nous promet à chaque fois une réponse pour le jour-même met 2 semaines à nous dire qu’il ne peut rien faire pour nous (trop petit envoi) ; reste Air France et son service de freight. Je vérifie le prix par téléphone : 101000 francs CFA, toutes, toutes taxes, tous frais compris. Tout tout. Mais il faut passer par un transporteur de l’aéroport. Ok, off we go, avec un chauffeur de la famille, direction le fret de l’aéroport.

On prend le premier transporteur venu, GFS, qui nous fait le topo : 101000 francs pour Air France (c’est un bon deal, paraît-il), et 50000 de commission pour eux. Ah, oui, et puis il y a les frais de douanes (il n’y a pas de frais de douanes à l’envoi, nous avions vérifié), et il faut que nous allions demander en ville à la chambre de commerce un certificat d’authenticité. « Il faut que nous trimballions notre carton jusque là-bas ? » « Non, juste la facture. » « La facture, rédigée au bic sur un coin de table et un papier jauni ? Ça prouve l’authenticité, ça ? » « Oui, c’est en fonction du prix. Mais si vous voulez je peux le faire pour vous, c’est 15000 francs. Puis il faut aller chercher le certificat d’exploitation au ministère des forêts, pour les masques en bois… » « Mais on ne pourra jamais faire tout cela d’ici demain !!! »

Ça pue l’arnaque, on décide d’aller voir Bolloré, que nous estimons fonctionner à l’européenne : « Alors pour Air France ce sera 215000 – c’est un gros colis – plus notre commission 30000, plus les frais de douanes 25000, et tous les certificats – je peux les faire pour vous – à 75000 ; ça fait 345000. » 

Comme dit Thierry, Bolloré s’est parfaitement adapté à l’Afrique.

On ressort donc. Le colis ne partira pas, c’est trop débile. Notre chauffeur parle alors avec un gars de GFS, Anne-Laure le rejoint, et il nous dit pouvoir s’arranger ; il va s’occuper de toutes les formalités, ici, depuis la zone de fret. Bizarrement, notre foi n’est pas complètement éteinte : nous lui confions notre colis et quittons la zone pour aller retirer tout le cash. Un policier nous arrête alors et, sous prétexte que nous n’ayons pas respecté son panneau « arrêt », confisque les papiers du chauffeur, permis et immatriculation. « C’est parce que vous êtes blancs, nous dit le chauffeur ; je suis déjà venu des dizaines de fois ici. » On paye le policier, qui exige 10000, avec promesse de ne pas nous retaxer au retour…

On tire le cash ; on revient au fret. Notre intermédiaire nous attend : « Pour les douanes, tous les certificats, le paquetage, je peux le faire pour 50000. Reste la commission de GFS, 50000, et le coût d’Air France, 101000. »

Deal.

Toutes les formalités qui nous auraient soi-disant prises 2 jours aux 4 coins de la ville sont réglées ici en 20 minutes. Puis nous retournons au baraquement de GFS pour taper le bordereau d’envoi sur une machine à écrire (véridique) et sortir la monnaie.

En partant, nous jetons un coup d’œil à notre colis saucissonné de film plastique, nous disant que c’est pour la dernière fois.

Médisants nous sommes : le colis est parti le soir même, bien arrivé le lendemain, avec tout dedans, et indemne.

Dernier jour : nous faisons des gros bisous aux enfants qui partent à l’école pendant que nous filons à l’aéroport avec Vanessa

Le bagagiste de l’aéroport me fait la gueule lorsque je lui verse mes restes de petite monnaie, mais en dehors de lui, plus de racket, plus de mauvaise surprise : nous quittons Douala et le Cameroun sereins ; nous avons vécu notre première expérience de l’Afrique.


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